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Communication et francophonie
deux enjeux politiques
(DR)
Dominique Wolton
Propos recueillis par Pascale Richard
Publié le 01 février 2008
Extrait de France-Amérique n°18, du 23 janvier au 5 février 2008
France-Amérique a rencontré Dominique Wolton, le « gourou » français de la communication.
Dominique Wolton, directeur de recherche au CNRS où il a créé l'Institut des sciences de la communication, martèle l'importance de la communication notamment au sein du monde francophone. Il était de passage aux États-Unis pour une tournée organisée par la délégation générale des Alliances Françaises.
France-Amérique : Depuis votre livre culte La Folle du Logis avec Jean-Louis Missika paru il y a 25 ans, vous êtes devenu en France le gourou de la communication, insistant sans relâche sur son importance.
Dominique Wolton : Je pense en effet que la communication est une condition de la démocratie. On cherche à communiquer, on le fait mal. Les techniques, de plus en plus performantes, permettent une accélération du rythme de la communication, mais la communication humaine reste lente. Il y a de plus en plus de techniques, mais on s'entend de moins en moins bien. Car, dans la communication, il faut une volonté politique. L'enjeu est d'autant plus grand que nous sommes dans une société ouverte où tout circule.
F.-A. : Pourquoi la communication humaine est-elle toujours aussi lente ?
D.W. : On essaie de communiquer pour convaincre, partager, séduire. Dans la communication, il y a la phase de négociation qui prend du temps. Si cette phase aboutit positivement, c'est à l'issue de cette négociation que l'on peut construire les fondements d'une cohabitation. Ce que je dis depuis toutes ces années c'est que la communication doit être humaine et politique, et non pas technique et économique. On est dans un monde ouvert mais cela ne veut pas dire un village global. Au bout des réseaux, les hommes ne se comprennent pas car ils ne partagent pas les mêmes valeurs, voire la même langue. On est face à face sans se voir et alors -plus grave- la communication peut devenir facteur de haine. L'exemple le plus intéressant et le plus parlant est celui de CNN. Les Américains ont créé cette chaîne d'information vingt-quatre heures sur vingt-quatre croyant rapprocher mais en réalité les images qu'ils diffusent déclenchent la haine. C'est devenu un facteur d'anti-américanisme ; l'outil s'est retourné contre son propriétaire. L'autre devient l'ennemi.
F.-A. : La communication sera donc la grande bataille de demain ?
D.W. : Oui. Depuis 1950 il y a eu des combats importants à mener, l'éducation, la santé, l'environnement, demain, c'est la communication. C'est pour cela que je crie fort : ne nous trompons pas ! Les solitudes interactives reliées entre elles dans le monde entier ce n'est pas la communication entre les hommes.
F.-A. : Dans ces conditions comment vivre la mondialisation ?
D.W. : La mondialisation est un enjeu politique bien sûr. Elle crée des inégalités et surtout c'est un facteur de domination des identités culturelles et donc à ce titre engendre des réactions. Comment amortir ces effets de la mondialisation ? Je pense que la langue commune, véritable passeur de culture, est une des solutions. Il existe six grandes sphères linguistiques dans le monde avec l'anglais, le français, le portugais, l'éspagnol, le russe et l'arabe. Parler la même langue c'est avoir des valeurs communes.
F.-A. : Vous êtes d'ailleurs le conseiller du président Abdou Diouf, secrétaire général de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).
D.W. : J'ai été membre du Haut Conseil de la Francophonie et maintenant je suis conseiller du président. Je lui ai donné quatre idées fortes pour son mandat. Préparer un rapport sur l'émigration qui devrait donner lieu à un débat lors du prochain sommet de la francophonie à Québec en 2008. Quel peut être l'apport de la francophonie sur cette question de l'émigration ? Deuxième idée : ouvrir la francophonie. La francophonie historique issue de la colonisation doit devenir une francophonie d'égalité. Il faut la définir et l'élargir, ce qui a déjà été fait en partie. Troisième idée : définir des valeurs communes, l'éducation, la culture, les industries de la connaissance, et savoir rester modeste. Enfin revaloriser la Fédération des professeurs de français dans le monde. Les professeurs, c'est le Tiers État de la francophonie. Et pourtant c'est justement la force de cette organisation : il y a 900 000 professeurs de français dans le monde.
F.-A. : Que pensez-vous d'une éventuelle réforme de TV5 ?
D.W. : TV5 c'est d'abord une formidable réussite technique, une chaîne francophone largement diffusée. Je pense que TV5 a des efforts à faire sur ses programmes d'informations, et pour cela devrait avoir une rédaction propre et des journaux de zone (Afrique, Asie, Amériques). Je ne crois pas à une fusion avec France 24 car derrière TV5 il y a des pays partenaires autres que la France.
F.A. : Le nouveau président français est un communicant. Qu'en pensez-vous ?
D.W. : Trop de communication, ça tue ! Il n'y a pas d'équation possible entre la communication et l'action, les deux ont leur logique propre. Pendant six mois Nicolas Sarkozy a tenté de mener de front les deux mais la totale transparence est impossible car le temps de la communication est plus long que celui de l'action. La communication est plus compliquée que l'action. Il a essayé de raccourcir le temps en prenant la place des intermédiaires et en occupant la scène médiatique à lui seul. C'est l'omniprésence de l'émetteur, mais que se passe-t-il du côté du récepteur ? Je crois que les grèves ont été une réponse... On peut bien sûr modifier les règles, créer un nouveau style de communication politique, mais il faut respecter les acteurs en présence.
Derniers livres parus :
Sauver la communication chez Flammarion, Paris 2007
Demain la francophonie chez Flammarion, Paris 2006
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