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France-Amérique

VENDREDI 12 MARS 2010

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Actualité

Claude Bébéar

"C'est la qualité des hommes qui prime"

Claude Bébéar

Martin Bureau/AFP/Getty Images

Claude Bébéar, ex-patron d'Axa, à un colloque en 2007.

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18 mars 2008

Extrait de France-Amérique n°21, du 4 au 18 mars

L'ex-président du conseil de surveillance de la société d'assurances Axa, qui a démissionné en février dernier, revient sur l'affaire de la Société générale, le apport Attali, et les réformes en France.

Claude Bébéar, honoré lors du gala du Lycée Français de New York où étudient trois de ses petits-enfants, dresse pour France-Amérique un portrait de l’état du monde.

France-Amérique : En 2003, vous avez écrit avec le journaliste Philippe Manière, un livre intitulé Ils vont tuer le capitalisme. Aujourd’hui en pleine tourmente financière, alors que se profile l’ombre d’une récession qu’en pensez-vous?
Claude Bébéar : Aujourd’hui, ce qui est frappant dans la crise financière c’est qu’il y a une crise monétaire alors qu’il y a trop d’argent en circulation. Jamais l’économie mondiale ne s’est aussi bien portée. Pourquoi ? Les comptes trimestriels imposés par le système comptable américain n’ont pas de sens. C’est contraindre les enterprises à une logique de court terme alors que l’économie se joue dans le long terme. Dans mon domaine, celui de l’assurance et de la réassurance, l’année n’a pas de sens, il faut calculer les chiffres sur 4 ou 5 ans.

F.-A. : Vous voulez parler du système de « quotation »…
C.B. : On donne des notes aux enterprises que les banquiers prennent comme critères d’évaluation de leurs risques. On donne là un pouvoir discrétionnaire à tous les organs de quotation qui ne sont pas tous compétents. Ce système favorise la spéculation et non l’économie.

F.-A. : Vous ne semblez pas croire à la vision alarmiste de certains, à une crise économique prochaine ?
C.B. : La croissance est exceptionnelle. C’est une période où le monde se transforme notamment dans les pays émergents. La concurrence devient mondiale. Cela déstabilise les économies mais c’est porteur pour l’avenir. Il faut remettre les choses en perspective. Il y a 20 ans, on avait peur du Japon. Aujourd’hui, c’est la Chine. Personnellement je pense que l’Inde nous créera plus de problèmes que la Chine, en termes de concurrence, car c’est un pays
déjà démocratique.

F.-A. : Pouvons-nous revenir sur la crise financière et notamment sur l’affaire de la Société générale ?
C.B. : C’est une affaire incompréhensible. Mais je ne juge pas, la justice le fait en ce moment. Cela montre que malgré tous les progrès qui peuvent être faits en
matière de gouvernance, une enterprise n’est jamais à l’abri de la capacité de nuire des gens malhonnêtes. On l’a vu ici avec l’affaire Enron. D’un certain côté, c’est rassurant : au-delà des progrès techniques, de la sophistication des systèmes, c’est la qualité des hommes qui prime.

F.-A. : Tout de même dans l’affaire de la Société générale, les systèmes de contrôle ne semblent pas avoir fonctionné…
C.B. : Les nouveaux produits financiers que l’on a créés encouragent la spéculation. Face à cela il y a un problème moral, un problème d’éthique. On peut toujours améliorer la réglementation, mais trop de contrôles internes dans une enterprise peuvent tuer l’imagination. Il faut un savant dosage de liberté et de rigueur.

F.-A. : Vous êtes conseiller des princes, quel est votre rôle aujourd’hui sous la présidence de Nicolas Sarkozy ?
C.B. : J’ai un rôle de consultant. J’ai créé l’Institut Montaigne qui est un "think tank" très indépendant sur le plan politique, et nous aidons les ministres en préparant des études sur de nombreux domaines. Pour chaque dossier on fait travailler des gens dans la société. On sélectionne un president d’études et on constitue un groupe de travail qui se réunit tous les 15 jours. On commence par des « benchmarks » en étudiant ce qui se passe à l’étranger, et puis on fait des propositions concrètes et du lobbying pour qu’elles aboutissent. Dans ce sens, on diffère dans notre façon de travailler des "think tanks" américains qui se bornent aux études.

F.-A. : Le président traverse une crise de popularité. D’aucuns lui reprochent son agitation, la multiplication des chantiers présidentiels sans toujours obtenir des résultats, qu’en pensez-vous?
C.B. : Je pense que le président a raison d’agir ainsi. On ne peut pas réformer une partie d’un ensemble. Il faut tout lancer en même temps puis y aller pas à pas ; être prudent, comme il sait l’être dans la négociation avec les syndicats par exemple. J’ai fait partie de l’équipe qui a préparé le rapport Attali pour réformer la France. Je ne suis pas d’accord avec toutes les propositions du rapport final mais ce travail a le mérite de mettre tout sur la table. Il appartient au pouvoir politique et à la société de s’en saisir et de voir ce qui peut être appliqué.

F.-A. : Pourriez-vous nous donner l’exemple d’un chantier presidential réussi?
C.B. : La réforme du contrat de travail. En France il y a deux millions de chômeurs et 700 000 emplois vacants. C’est un problème! L’assouplissement du contrat de travail est important car la plupart des créations d’emplois viennent des PME... La protection sociale trop rigide empêche la mobilité professionnelle ; le Danemark et la Suède ont su faire évoluer leur système. La réforme du contrat va dans ce sens.

F.-A. : Demain l’Amérique va voter, qu’en pensez-vous ?
C.B. : Je souhaite à l’Amérique un president qui aide ce pays à mieux comprendre l’évolution internationale. Les gens viennent ici aux États-Unis pour un monde meilleur, plus construit. L’idée que « c’est mieux ici qu’ailleurs » est ancrée dans les mentalités, c’est humain. Mais on l’a vu avec la guerre en Irak, cela peut créer de mauvaises surprises.


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