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France-Amérique

LUNDI 15 MARS 2010

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Actualité

Mai 68 c’était il y a 40 ans . . .

Mai 68 c’était il y a 40 ans . . .

© Les Manifs/Martin Caroll

L'Américaine Martha Caroll, témoins des événements, apris des clichés sur le vif. Ses photos ont été exposées au FIAF de New York.

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16 mai 2008

Extrait de France Amérique n°24, mai 2008

À l'heure des célébrations et des multiples publications en France, l'anniversaire de mai 68 est l'occasion pour France-Amérique de recueillir les regards croisés du Français François Armanet et de l'Américain Zachary Lazar.

En France, le mouvement de révolte, démarré le 22 mars à Nanterre par des groupes anarchistes menés par Daniel Cohn-Bendit, s’étendait aux autres campus parisiens et régionaux. Le 3 mai, la Sorbonne était occupée et la rebellion débordait du cadre universitaire. Le 18 mai, il y avait 1 million de grévistes en France, 9 millions, le 25 mai, avant que ne soient signés les accords de Grenelle, qui allaient redéfinir les rapports employeurs/ salariés. 1968 aux États-Unis n’était pas une année moins violente : Robert Kennedy et Martin Luther King étaient assassinés, les étudiants manifestaient contre la guerre du Vietnam. France-Amérique se propose de revenir sur ces années charnières de la fin de la décennie grâce aux regards croisés de deux écrivains. Trop jeune pour avoir des souvenirs de cette période, Zachary Lazar, auteur de Sway (Éditions Lattès), dans son superbe roman fait revivre les destins iconoclastes et parallèles du groupe des Rolling Stones et du cinéaste Kenneth Anger dont le long métrage provocant Inauguration of the Pleasure Dome, filmé en 1954, fut remonté en 1966. Ou les années 60 vues d’Amérique. François Armanet, auteur de La bande du Drugstore (Denoël, 1999, Folio, 2003) - réalisateur du film éponyme (sélectionné au festival de Berlin, 2002) - d’Enragé (Denoël, 2003; Pocket, 2008). Dans ces ouvrages, il évoque une période où il était acteur et témoin. Interview croisé.

France-Amérique : En France comme en Amérique, la question de l’autorité – enfants-parents, élèves – professeurs imposée comme un modèle, a été une des causes du mouvement de contestation né dans les années 60. Difficile pour une génération qui a 20 ans aujourd’hui d’imaginer les rapports intergénérationnels de cette époque. Pouvez-vous en dire quelque chose ?

François Armanet : La société actuelle n’a plus grand-chose à voir avec celle des années 60. L’anti-autoritarisme se dressait contre une société très conformiste et ennuyeuse dont les valeurs étaient relativement assez proches de celles du XIXe siècle. En mai 68, la liberté de la pensée et de la parole a été vécue soudainement par des millions de personnes. D’où la mythologie de 68. Mais la révolte a d’abord été lycéenne et étudiante. À l’époque, moins de 20% des baby-boomers passaient le bac contre 80% aujourd’hui. Un souvenir: j’étudiais au Lycée Charlemagne, une vraie caserne napoléonienne exclusivement réservée aux garçons. La prise de conscience politique dans ce lycée situé au coeur de Paris s’est faite du jour au lendemain. Le désir de changement, les envies de liberté étaient dans l’air ambiant, mais guère exprimés avant Mai. Nous avons formé un comité d’action lycéen, des délégués de classe ont été élus. Nous sommes allés au Quartier Latin humer l’atmosphère, nous avons commencé à participer aux manifestations le soir et nous sommes passés, en quelques jours, d’un lycée où il y avait peu ou pas de politique à un chaudron où se sont révélés une bonne cinquantaine de "gauchistes".

Zachary Lazar :
Il se trouve que j’ai été élevé dans une famille assez traditionnelle dans une partie des États-Unis elle-même assez retardataire. Aujourd’hui encore il y a sur
le territoire américain de grands îlots où la culture n’a guère changé depuis les années 50 et où prévalent des valeurs traditionnelles, pré-60. Grandir en Amérique et s’opposer
à l’autorité est aujourd’hui un problème individuel et non générationnel. Mais cela m’a vraiment intéressé d’imaginer ce que voulait dire penser que sa propre rébellion pouvait
avoir des conséquences sur la société comme ce fut le cas dans les années 60.

France-Amérique : Quelle est exactement la place du politique dans le mouvement ? En France, aux États-Unis? Quels sont les ingrédients qui ont fait virer la révolte au vinaigre?

F.A. : Les premières revendications étaient simples, presque dérisoires rétrospectivement : avoir le droit de fumer une cigarette dans la cour, avoir le droit, lorsque la sonnerie des cours retentissait, de ne pas se mettre en rang par deux sans risquer des heures de colle ou, encore, avoir le droit d’étudier les surréalistes en classe. Ensuite, la politisation s’est faite à toute allure. Jour après jour. Sur le terrain. Le climat était très ludique. Dès le deuxième jour, nous sommes allés « libérer » les lycées de filles voisins avec lesquelles nous avions, bien entendu, quelques contacts.

Z.L. :
C’est une question à laquelle j’ai beaucoup pensé en écrivant mon livre. Mon avis c’est qu’aux États-Unis le radicalisme politique était esthétique. Le « look » de la révolte importait plus que le fond. La guerre du Vietnam a créé un point de ralliement pour ce grand mouvement de révolte, mais le mouvement aurait eu lieu sans la guerre. C’était la première fois dans l’histoire US que les jeunes étaient plus nombreux que les adultes et dans le même temps il y avait une culture de la richesse qui donnait à ces jeunes beaucoup de liberté et de moyens. Dans ces conditions, la rébellion était inévitable.

France-Amérique : En lisant Sway, on a la tête qui tourne. Pour les Rolling Stones, pour leur entourage, chaque épisode de la vie est sous influence. Drogue douce, drogue dure? La drogue était-elle aussi présente en France?

F.A. : Très peu chez les jeunes. Dans un grand lycée parisien, un sur cent avait expérimenté le « hash ». Aujourd’hui, on aurait sans doute du mal à trouver celui qui n’aurait jamais essayé une fois.

Z.L. : C’est la première et la dernière fois que les gens se sont sentis libres de prendre des drogues tout en pensant que rien de mal ne pouvait leur arriver. Personnellement mon expérience de la drogue m’a servi, mais ce ne fut pas le cas pour tout le monde. Ce ne fut pas le cas pour Brian Jones des Rolling Stones, personnage principal de mon livre. Mais ce qui rend la question plus difficile c’est que pour certains, comme Keith Richard, les drogues facilitaient leur créativité. Au moins pour un temps et c’est ce qui met certaines personnes mal à l’aise.

France-Amérique : Ce qui frappe c’est la violence…

F.A. : En France, en mai 68, il y a eu trois morts. C’est très peu, vu l’âpreté de certains combats. Dans les années qui suivirent, la répression a été dure, la loi anticasseurs appliquée était presque digne d’une dictature. Mais les gauchistes français, contrairement aux Italiens et aux Allemands, venant de pays qui avaient vécu le fascisme et le nazisme, n’ont jamais basculé dans le terrorisme et la lutte armée.

Z.L. : Je crois que la violence des années 60 était l’occasion d’être choquant et d’insulter la morale. Les Rolling Stones incarnaient ce genre de glamour comme le faisaient aussi certains militants ou groupes révolutionnaires comme les Black Panthers et le Weather Underground.

France-Amérique : Ou encore la poursuite de la mort, ce que Zachary Lazar nomme la Thanatomania… le mouvement punk des années 80 est-il une autre expression du même état d’esprit ?

Z.L. : Oui, je crois. Mais la Thanatomania, l’obsession de la mort et du meurtre fait partie de notre culture populaire au moins depuis James Dean et Marilyn Monroe et peut être même avant. Comme, je crois, chez certains écrivains, Melville, Hawthorne ou Poe.

F.A. : Était-il plus intelligent de scander en 68 « CRS=SS » que pour les punks, dix ans plus tard, d’épingler des croix gammées ?

France-Amérique : Rêvait-on d’un autre monde ?

F.A. : Coexistaient le sectarisme (la rhétorique « bolchevique ») le plus échevelé et une ouverture au monde tous azimuts. Il n’existait ni chômage, ni sida. Toutes les utopies étaient possibles.

Z.L. : Je crois que c’était le cas pour beaucoup. Mais parce que ce nouveau monde n’est jamais venu, c’est difficile pour nous de parler de ce désir. Cela paraît naïf.

France-Amérique : Comment peut-on interpréter la phrase des Rolling Stones "I can get no satisfaction"?

F.A. : En 68, c’est plutôt les braises de « Street Fighting Man », les déhanchements feux follets et la bouche simiesque de Mick Jagger révolutionnant les canons de la beauté. En 1968, Tino Rossi, Petit Papa Noël était plus jeune que Jagger ou Dylan aujourd’hui ! Pourtant, Satisfaction garde son impact. Dur d’avoir 18 ans en 2008 ?

Z.L : C’est la version des Rolling Stones de la chanson de Chuck Berry Too much monkey business mais dans la bouche des Stones c’était la condamnation d’une culture entière.

France-Amérique : En France suivait-on ce qui se passait en Amérique ? Comment ?

F.A. : Après l’assassinat de Kennedy en 63, ceux de Martin Luther King et de Bob Kennedy en 68 sont un choc mondial. La guerre du Vietnam, le « Summer of Love », les Black Panthers, ou les Weathermen font partie du décor en France. La planète sursaute, liée par un fil invisible. Mais la bande son de 68, free jazz ou rock, est d’abord anglo-américaine.

Z.L. : Les émeutes de Paris ont précédé et influencé ce qui s’est passé à Berkeley et Chicago et les Yippies et Weather Undergound étaient les cousins des étudiants radicaux français. L’autre influence a été cinématographique. Les films de Godard et Truffaut. Il y a un effet de ricochet : Bonnie and Clyde est comme la version américaine de la version française d’un film américain.

France-Amérique : Que reste-t-il de ces années-là ? Comment peuvent-elles nous inspirer ?

F.A. : L’émergence des femmes et de la jeunesse comme acteurs majeurs de la vie sociale et politique.

Z.L. : J’ai grandi dans les années 80, pensant que j’avais manqué quelque chose. Je crois que les années 60 peuvent nous inspirer pour penser différemment mais nous vivons dans un monde à l’opposé. Les gens avaient d’autres objectifs à cette époque. L’argent n’était pas le moyen le plus évident d’avoir une vie heureuse. C’est devenu aujourd’hui difficile de le penser sans paraître totalement naïf. Ce qui s’apparente au rêve de devenir chanteur de rock n’roll aujourd’hui, c’est aller à l’université, puis dans une école de commerce et devenir banquier!

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