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Bagdad Palace

Le refuge des clandestins irakiens de Dieppe

Bagdad Palace

Jonas Cuénin

Peshraw, un jeune réfugié kurde irakien, dans les locaux d'une vielle usine de Dieppe, où il a trouvé refuge avec une dizaine d'autres clandestins d'Irak.

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29 juin 2009

Ils sont Irakiens, Palestiniens, Iraniens, Afghans, ou Roumains. En dépit de conditions de vie précaires, ils sont des centaines d’aspirants à l’exil à tenter de rejoindre l’Angleterre par les côtes normandes. À Dieppe, au nom de la dignité humaine, l’association Information Solidarité Réfugiés leur vient en aide.

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Peshraw et Ahmed, deux réfugiés kurdes irakiens, dans l'usine désaffectée de Dieppe, où ils ont trouvé refuge.

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Erik Schando, président d'Information Solidarités Réfugiés à Dieppe.

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Vue du port de Dieppe, où les clandestins rêvent d'embarquer pour l'Angleterre.



En haut du chemin, derrière la vieille barrière rouillée, un amas d’immondes ordures et de matériaux laissés à l’abandon jonche le sol. Et sur le bord de ce terrain abandonné se dresse une lugubre bâtisse en brique rouge. L’endroit n’est pas accueillant : barreaux aux fenêtres, escalier en fer et marches glissantes. C’est pourtant dans cette ancienne usine Vinco, un fabricant de mobilier, qu’une dizaine de jeunes Kurdes d’Irak ont trouvé refuge.

Ahmed et Peshraw, 16 et 17 ans, ont parcouru plus de 5000 kilomètres pour, il y a trois mois, atterrir à Dieppe, dans ce squat qu’ils surnomment « Bagdad Palace ». La pièce n’a rien d’une luxueuse suite, mais ils ont au moins un toit, un lit où dormir, un réfrigérateur rempli de nourriture, une radio et même un poste de télévision, leur meilleur ami contre l’ennui. Bien qu’il leur offre une vision inaccessible de cette Europe qu’ils convoitent tant, ils s’estiment heureux de pouvoir suivre les matches de football. C’est la municipalité de Dieppe qui alimente le squat  en électricité et met par ailleurs à la disposition des clandestins des douches dans le square François-Mitterrand, en centre-ville.

Les ambitions d’Ahmed et Peshraw ne s’arrêtent pas à ce confort relatif ni à cette tanière. Ils aspirent à un idéal de société, où ils trouveraient facilement du travail et gagneraient assez d’argent pour en envoyer un peu à leur famille, restée en Irak. L’Angleterre est là, à leur portée, à une centaine de kilomètres. Pour elle, ils ont, avec des passeurs et à des prix qui dépassent parfois 1400 dollars, traversé la moitié de l’Europe en camion et en bateau. Pour Ahmed et Peshraw et les clandestins qui rêvent de traverser la Manche, cette Angleterre dans laquelle ils ont souvent déjà des amis ou de la famille et dont ils connaissent un peu langue, prend des allures de terre promise.

Inlassablement, ils cherchent, souvent la nuit, à se faufiler dans un camion prêt à s’embarquer dans le ferry qui les emmènerait de l’autre côté, à Newhaven. La plupart du temps pour être débusqués, arrêtés par la police et relâchés le lendemain. Même s’ils n’ont pas officiellement les papiers, Ahmed et Peshraw et la dizaine de jeunes Kurdes irakiens qui se sont réfugiés à Dieppe, sont considérés comme réfugiés politiques à cause de la guerre qui frappe leur pays et ne peuvent être expulsés par les autorités françaises. Et ce n’est ni la misère, ni l’échec, ni cette épaisse brume du mois d’avril qui pourra leur ôter leur doux rêve d’Eldorado anglais. Mais lorsque l’on évoque ce pays qu’ils idéalisent, Peshraw répète obstinément dans un anglais modeste : « Big problems in Iraq: no money, no work, no food. I want to go to England. I want to go there (Gros problèmes en Irak : pas d’argent, pas de travail, pas de nourriture. Je veux aller en Angleterre) ».

De l’humanitaire, rien que de l’humanitaire.


Chaque jour, les bénévoles de l’association Information Solidarité Réfugiés (ISR) vont rendre visite aux clandestins. Ils viennent leur apporter à manger, des vêtements, des couvertures, mais aussi et surtout de la conversation, du courage et une indispensable dose de chaleur humaine. « On finit par oublier que derrière les mots clandestins, réfugiés, sans-papiers, il y a des êtres humains, des histoires et des détresses », confie Erik Schando, dentiste et président d’ISR. Le pire du pire, c’est l’indifférence. Pour ne pas tomber dedans, il faut s’impliquer. Et tout le monde peut agir ».

Agir, oui, mais toujours en toute légalité. Welcome, le dernier film de Philippe Lioret le rappelle : la frontière entre aide humanitaire et soutien à personne en situation irrégulière est en effet parfois mince. Mais Erik Schando et les bénévoles en ont bien conscience. « Chacun son boulot », dit-il. On ne se bat pas pour une idéologie. Nous, on reste dans l’humanitaire. Bien que leur cause m’émeuve, je n’aiderai jamais aucun clandestin à monter dans un bateau pour l’Angleterre ». Confondre les genres ne ferait qu’anéantir la relation de confiance qu’il a réussi à entretenir avec la police et les autorités. « Les mots d’ordre de l’association sont confiance, transparence et apolitique » ajoute-t-il. Une rigueur qui lui a même permis d’avoir les faveurs du sous-préfet de Dieppe, qui va jusqu’à encenser les actions charitables de la petite équipe.

La ville possède un réseau associatif bien atypique. Ici, des bénévoles mais aussi des professionnels s’activent pour rendre le quotidien de tous ces migrants un peu plus gai. Une chaîne de solidarité au nom de la dignité humaine. Et ils tentent de convaincre ceux qui restent insensibles que « chacun, à son niveau, peut rendre les choses différentes ». L’intérêt est éducatif, pédagogique et avant tout civique. En cas de besoin, Erik Schando sait qu’il peut compter sur toute son équipe. Le « meilleur boss du monde », comme une médaille au-dessus de son bureau le décrit, va récupérer des vêtements à l’armée du salut ou acquérir des draps et couvertures propres quand les hôtels de la région renouvellent leur linge. De nombreuses attentions que les clandestins lui rendent bien. Des sourires d’enfant, des regards scintillants, et l’expression de simples émotions suffisent à combler Erik et les autres bénévoles.

Un profil « sociologique » qui change

Depuis 2003 et la fermeture du centre de Sangatte, le profil des candidats à l’exil en Angleterre a quelque peu changé. Plus jeunes, souvent seuls et sans famille, ils ne ressemblent pas vraiment aux militants menacés dans leur pays ou aux familles qui fuyaient des régimes dictatoriaux. Comme Ahmed et Pershaw, ils sont attirés par la réussite et imaginent un destin meilleur dans les pays anglophones. Et pas seulement la Grande-Bretagne. Ils parlent aussi des États-Unis. Alors ils tentent l’aventure, souvent sans succès et ils manquent de se noyer ou de se tuer. Certains vont même jusqu’à s’accrocher aux amarres des navires. « Est-ce qu’on mérite la mort parce qu’on fuit la misère ? » s’indigne Erik Schando.

Leurs rêves sont souvent teintés d’illusions, comme ce gamin de quatorze ans dont le médecin se souvient. Sourd et muet, il croyait pouvoir retrouver l’ouïe et la vue en Angleterre et arborait fièrement un t-shirt floqué de la Saint George Cross. « Pauvre gosse », livre Erik. Mais tant que les bénévoles comme lui œuvreront, Ahmed, Pershaw et tous les autres ne sombreront pas complètement dans le désespoir.

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