Un avenir en français après Katrina
Jonas Cuénin
Annisha Johnson, 14 ans, élève de La Nouvelle-Orléans.
20 octobre 2009
À La Nouvelle-Orléans, trois élèves participent au premier programme secondaire d'immersion en français dans une école publique. L'International High School, qui a ouvert ses portes début août dans Big Easy, est l'un des derniers efforts en date des autorités pour tenter de relancer et transformer le système scolaire public quatre ans après le passage meurtrier de l'ouragan Katrina.
L'adolescente afro-américaine qui tente, un matin de fin d'été, de dompter les accents aigus et graves en français dans une classe de La Nouvelle-Orléans, s'appelle Annisha Johnson. À 14 ans, la jeune fille a un vécu qui l'a forcée à grandir plus rapidement que les adolescentes de son âge. Fin août 2005, Annisha a vu l'ouragan Katrina détruire le petit studio d'enregistrement que son père avait construit dans leur maison du Lower 9th Ward, un quartier populaire et afro-américain de La Nouvelle-Orléans. Elle a passé de longues journées à attendre un appel de sa mère qui est infirmière et était coincée par les inondations dans l'hôpital dans lequel elle était restée pour s'occuper des patients pendant le passage de Katrina. « Cela a été difficile pour moi, car je ne pouvais pas appeler ma mère », raconte-t-elle avec pudeur, assise dans la cour de l'International High School de La Nouvelle-Orléans. « Des gens sont morts et l'eau continuait à monter dans l'hôpital. Je crois que ma mère m'a appelé une semaine plus tard ».
Quatre ans ont passé depuis cet événement douloureux. La jeune fille est aujourd'hui le visage déterminé et radieux d'un système scolaire public d'une Nouvelle-Orléans qui tente de se réinventer sur les ruines de Katrina. Avec Logan Johnson (ndlr, aucun lien de parenté) et Bianchi Hughes, Annisha Johnson est l'une des trois premiers élèves à suivre un programme d'immersion complet en français dans une high school publique aux États-Unis. Ce programme, qui a débuté à la rentrée d'août de cette année, doit déboucher sur un bac international dans 4 ans.
Les trois élèves suivent la moitié de leurs cours en français avec Diana Pierre-Louis, une professeure originaire de Port-au-Prince. Le reste se fait en anglais. Annisha, Logan et Bianchi qui sont tous trois anglophones, doivent pour l'instant se débrouiller avec des livres scolaires en anglais en attendant de recevoir les manuels français. « Ils parlent très bien le français, mais ont beaucoup plus de peine à l'écrit », explique leur enseignante. « Ils ont par exemple des difficultés à faire la différence entre « c'est » et « sais ». Mais c'est fascinant de voir comme ils traduisent tout en français ».
L'International High School a été confiée à Sara Leikin. La dynamique principale est le pouls d'un établissement qui compte quelque 125 élèves pour la plupart issus des milieux populaires. « Logan, Bianchi et Annisha sont si importants pour moi », explique-t-elle avec un sourire protecteur. « Ils sont les graines, le noyau de ce que nous essayons de faire ici avec le programme d'immersion en français. Ils sont nos ambassadeurs. Les enfants m'écoutent, mais ils s'identifient à ce que ces trois-là font ».
L'International High School dépend du Recovery School District, un programme créé en 2003 par l'État de Louisiane pour tenter de relancer les écoles publiques en dfficulté. Depuis Katrina, sa mission est de remettre sur pied le système scolaire public. Une tâche titanesque qui a été confiée à Paul Vallas, un « créateur d'écoles en série ». Après être passé par Chicago, où il dirigeait les écoles publiques de la ville et où il était secondé par Arne Duncan, l'actuel secrétaire de l'Éducation du gouvernement Obama, puis par Philadelphie, Paul Vallas a été engagé en 2007 pour s'occuper des écoles publiques à problèmes de La Nouvelle-Orléans. « Je suis un grand fan du bac international », explique, entre deux réunions, le volubile directeur qui arbore une cravate avec un drapeau américain et une inscription « 2+2 = 4 ». « Et le français est la langue principale du bac international. J'ai déjà créé des programmes similaires dans des écoles secondaires de Chicago en difficulté, dont la Lincoln Park High School, ainsi qu'à Philadelphie. Les résultats ont été très bons. Je me suis dit que La Nouvelle-Orléans serait une ville idéale pour faire la même chose. La différence est que l'International High School est la première école secondaire publique à proposer un programme d'immersion total en français ».
Située dans le vieux bâtiment de briques ocres d'une école primaire justement, l'International High School n'offre pour l'instant que des classes de 9, mais les autorités étatiques projettent de rajouter des classes chaque année. Alors que l'intérêt pour l'immersion dans une langue étrangère grandit dans les écoles publiques américaines (lire notre enquête en page XX), le cas de La Nouvelle-Orléans reste unique. Paul Vallas et le Recovery School District peuvent s'appuyer sur des programmes d'immersion en français très bien implantés dans la région de La Nouvelle-Orléans et dans le reste de la Louisiane, en raison de la relation privilégiée entre cet État et la France. Le français n'est pas une langue officielle en Louisiane, mais sa loi précise que les enfants doivent avoir accès au français. 28 écoles publiques, de La Nouvelle-Orléans à Lake Charles, proposent ainsi des programmes d'immersion en français, qui sont suivis par 3500 enfants.
Le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), agence étatique créée en 1968 et basée à Lafayette dans l'ouest de l'État, joue un rôle central dans la promotion du français et la gestion des programmes d'immersion. À La Nouvelle-Orléans, l'école internationale de Louisiane et l'école Audubon offrent de tels programmes. Elles ont été très impliquées dans la création de l'International High School tout comme le consulat de France de La Nouvelle-Orléans qui a réuni les différents intéressés à la même table et fait partie du conseil d'experts de l'école. Un engagement consulaire qui a été défini et officialisé par les accords franco-louisianais signés en septembre 2008 par Xavier Darcos, ministre français de l'Éducation à l'époque, et Mitch Landrieu, gouverneur adjoint de Louisiane.
Dans une ville où une quarantaine d'établissements scolaires sont à l'abandon, plaies béantes causées par Katrina, l'infatigable Paul Vallas a de grands projets pour l'International High School. À l'heure actuelle, elle occupe l'ancien bâtiment d'une école primaire, mais devrait rapidement croître dans plusieurs autres campus disséminés dans La Nouvelle-Orléans. « Le nombre d'élèves va rapidement augmenter, soyez-en sûrs », martèle-t-il. « C'est vrai que les écoles publiques de la ville restent pour l'instant plutôt pour les familles les plus pauvres, mais cela va changer ». Le Recovery School District va d'ailleurs investir 1 milliard de dollars dans la construction de nouveaux établissements.
Au cœur de cette révolution, Paul Vallas a placé le français. Diana Pierre-Louis, l'enseignante d'Annisha, Logan et Bianchi, partage son temps entre la classe d‘immersion et celle, beaucoup plus fournie, de français en tant que langue étrangère. Parmi les 29 élèves de ce cours, on retrouve des adolescents très différents les uns des autres dont Josh Palmer, 14 ans, un élève très assidu qui veut devenir acteur et est surnommé Louis Vuitton. Il y a Ettonisha Deal, une fille qui rêve de devenir mannequin à Paris. Et Chris Dyson, 15 ans, un jeune qui a repris le chemin de l'école après plusieurs démêlés avec la justice. Tous ces adolescents ont deux points communs : il ont côtoyé de près ou de loin la violence et voient dans le français une langue qui peut les rapprocher de leurs ambitions.
Chris Dyson raconte avoir été arrêté plusieurs fois et avoir souffert de dépendance aux calmants. Il dit que sa mère et son père ont eu des gros problèmes de drogue et qu'il a perdu son cousin Josh Lawshe, abattu le 17 décembre 2008. Après des passages en maison de correction, il suit aujourd'hui deux heures par jour les cours de Diana Pierre-Louis. « Le français est différent », gl isse-t-il. « C'est plus intéressant que l'espagnol et plus drôle. J'essaie de maîtriser un langage dont je ne connais rien ». Le jeune homme a aujourd'hui la ferme intention de terminer son école secondaire pour prouver à « ceux qui ont fait une croix sur lui qu'ils ont eu tort ».
En marge du brouhaha de la classe de Chris, Bianchi, Logan et Annisha préparent des posters en français qui doivent inciter leurs amis à recycler. Unis par la langue de Molière, les trois jeunes ont passé quasiment toute leur scolarité ensemble dans des programmes d'immersion. Fille d'un professeur d'anglais et d'une mère originaire du Honduras, Bianchi, une élève réservée, a grandi dans un environnement polyglotte. Elle rêve d'aller étudier à Harvard pour devenir interprète. « J'ai inscrit Bianchi dans un programme de français, car je voulais donner à mes filles (ndlr, qui sont aussi dans des classes d'immersion en français en primaire) ce que je n'ai pas eu » , déclare Laval Hughes, le père de l'adolescente.
Logan, un garçon aux longs cheveux bouclés, fait, lui, du français parce qu'il veut devenir concepteur de jeux vidéos et que les programmateurs français sont à la pointe dans ce domaine. Sa grand-mère, Anne Sylvestre, est Parisienne. Elle est arrivée en Louisiane il y a 40 ans et n'est plus jamais repartie. Elle tente aujourd'hui de transmettre à son petit-fils une langue qu'elle regrette de n'avoir pas apprise à son fils.
Après l'école, Annisha Johnson fait une heure de route pour rentrer dans la maison de sa grand-mère, un petit pavillon de la banlieue de La Nouvelle-Orléans, où elle habite. Plusieurs portaits de Barack Obama ont été accrochés aux murs du salon, alors que la cuisine accueille une collection de bibelots représentant des coqs. Installée dans les confortables canapés de sa grand-mère, Annisha raconte que son but est d'aller faire des études de musique au conservatoire de Julliard à New York et de chanter en français. Histoire de conjuguer la passion pour la musique qu'elle tient de son père, Keith Johnson, et le goût pour les études qu'elle tient de sa mère, Annie Johnson. « Ma fille n'aime pas perdre », affirme Keith, un homme qui, depuis la perte de son studio, gagne sa vie en tondant des pelouses. « Elle a toujours été une bonne élève ». « À l'époque, nous l'avons inscrite dans le programme de français car nous pensions que c'était un plus grand défi pour elle », ajoute Annie. « Cela lui permettra de chanter en français comme Stevie Wonder qui a composé « Cherie Amour » (ndlr, la chanson est en fait en anglais) » renchérit le père.
Annisha, dont les parents sont séparés, a une grande sœur dans l'armée, un frère qui fait des études et deux demi-sœurs. Quatre ans après le passage de Katrina, son quotidien est rythmé par ce français qu'elle parle couramment et étudie avant, espère-t-elle, d'apprendre le japonais et l'italien. L'adolescente ne connaît que l'Alabama, la Floride, Washington et le Texas, mais elle rêve de voyager et d'aller en France, un pays qu'elle imagine « ressembler un peu à La Nouvelle-Orléans ».



