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Julien Bringuier : "Il y a eu une personnalisation du 11-Septembre"

Julien Bringuier :

Anaïs Digonnet

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11 septembre 2012

Chercheur invité à l’université de Columbia de New York depuis deux ans, Julien Bringuier, doctorant à l’université d’Avignon, a choisi de travailler sur la façon dont le 11-Septembre et ses conséquences ont été traités dans le roman américain.

France-Amérique : Votre thèse défend l’idée selon laquelle les romanciers se sont trop concentrés sur la sphère intime, notamment sur le traumatisme, et n'ont pas assez replacé les attentats dans un contexte géopolitique et historique. Quelle a été votre démarche ?

Julien Bringuier : Dès 2007, je me suis intéressé à des romans, lorsque les premières traductions sont sorties en France. J’ai ensuite choisi de faire mon mémoire de Master II avec pour thématique : "Ecrire sur et après le 11-Septembre, faire face à l’événement en bousculant les techniques de l’écriture du roman en questionnant le roman". A l’époque, en 2008, il n’existait presque rien au niveau scientifique, il y avait tout à faire, ce qui était assez stimulant. Depuis, l’intérêt universitaire pour la question s’est élargi et un domaine de recherches s’est constitué.

Que révèlent les romans qui ont été publiés depuis les attentats ?

Il y a une prédominance des théories du traumatisme dans le domaine des sciences humaines aux Etats-Unis, une tendance qui s’est accélérée depuis le 11-Septembre et qui a influencé l’écriture même des romans sur la question. Depuis la parution des premiers romans, on attendait des écrivains qu’ils formulent une réponse à quelque chose qui était perçu comme un événement incompréhensible. La critique a jugé les premières réponses insuffisantes.

Pourquoi ?

Très tôt, dans les médias, on a présenté de façon unanime le 11-Septembre comme un point de rupture historique, une catastrophe qui n’avait pas de sens, que personne ne pouvait expliquer. Le constat fait par les romanciers a été le même. Le défi était alors pour eux de s’approprier l’événement et de le réintégrer dans un type de discours littéraire. Mais il y a eu une personnalisation du 11-Septembre avant de s’intéresser au contexte historique et géopolitique. Face à cette rhétorique de l’inexplicable, les romanciers se sont réfugiés vers des valeurs sûres et se sont repliés dans la sphère privée. Ils se sont focalisés par exemple sur les crises familiales ou le retour aux sources qui sont des motifs récurrents. Dans ces romans, le 11-Septembre n’est finalement représenté que comme une toile de fond à des mini-traumatismes intimes. The Good Life, de Jay McInerney, (paru en 2006, ndlr) symbolise parfaitement cette tendance.

Onze ans plus tard, les romanciers américains peinent-ils toujours à contextualiser les attentats du World Trade Center ?

Oui. Le problème vient à la fois de la difficulté d’avoir un certain recul historique, mais aussi de la façon dont la société américaine a répondu à cet événement. L'absence de sens qu'elle lui confère. Il a fallu se souvenir, faire son devoir de mémoire, sans savoir quelles étaient les réalités historiques. Il y a une recherche de guérison, sans pour autant y parvenir. L'un des exemples frappants est le personnage d’Oskar Shell dans le livre de Jonathan Safran Foer, Extremely Loud and Incredibly Close, adapté au cinéma l’an dernier. Tout au long du roman, l'auteur cherche à connaître les conditions de la mort de son père qui se trouvait dans l'une des tours. Il envisage le 11-Septembre comme une catastrophe qui aurait pu être évitée en termes matériel, mais le contexte historique dans lequel cette catastrophe s’est produite est totalement évacué. Il s’agit dans le livre d’une attaque extérieure purement arbitraire.

Aucun auteur ne s’est donc intéressé aux terroristes ?

Certains romans ont tenté d’intégrer la figure du terroriste, de pénétrer sa psyché, mais ce sont souvent des visions fantasmées de ce qui se passe dans la tête de ces gens. Ils ne rendent pas compte de la réalité politique.

A vous entendre, certains sujets seraient tabous. N’y a-t-il aucun roman polémique ?

L’année dernière, la publication de The submission d’Amy Waldman a fait du bruit. L'auteure imaginait une controverse autour du choix d’un architecte musulman pour dessiner le Mémorial du 11-Septembre. C’est un livre qui marque une étape intéressante dans la mise en tension de questions publiques au sein de la littérature américaine. Mais, globalement, les réponses des romans restent très timides. Il n’y a rien de provocateur. Par ailleurs, l’aspect sur la théorie du complot n’est, par exemple, pas du tout exploré. Il y a une forme de résistance : les Américains ont du mal à rompre avec le discours dominant qui a été mis en place au lendemain des attentats.

Quel serait le défi à relever pour la littérature américaine sur le 11-Septembre ?

Faire le mouvement inverse. Au lieu de se replier sur la sphère privée, le défi des romanciers sera d’élargir la perspective à des préoccupations plus globales, d’établir des liens entre les trajectoires personnelles et la destinée collective. D’intégrer leurs personnages dans une histoire qui ne se limite pas au cadre restreint du Lower Manhattan.

Vous étiez à New York ce jour-là. Comment votre vécu a-t-il influencé votre travail ?

Je ne fais pas de lien direct avec ma propre expérience. J’avais dix-huit ans, c’était mon premier grand voyage, et le dernier jour de mes vacances car j’étais censé rentrer en France le 11 septembre 2001. J’ai été prévenu par la personne qui nous logeait avec une amie, après que le premier avion s'est crashé. N’arrivant pas à me rendre à l’aéroport, je suis donc retourné là où je dormais. Tout paraissait irréel. Nous étions à côté mais coupés de ce qui se passait car nous regardions cela à travers le poste de télévision. Il me reste bien sûr des images et des sensations mais selon moi, l’idée prédominante selon laquelle chaque personne à New York et aux Etats-Unis a été traumatisée par le 11-Septembre doit être remise en question.